vendredi 27 février 2026

Les préfixes a-

a- (1)

Le préfixe a- (1) remonte à la préposition latine ad-, très productive en position préverbale. En latin, ad- modifie surtout des radicaux verbaux mais aussi (bien que très rarement) des radicaux nominaux, des adjectifs et des adverbes. Le d s'assimile le plus souvent à la consonne qui suit, dont il entraine le dédoublement.

Le préfixe a- a pour variante la forme ad- dans un nombre restreint de mots : adjacent(e), adjoindre, adjuger, admettre. Cette forme est reprise de nos jours (bien que très rarement) dans certains néologismes techniques comme adsorber.

Le préfixe a- subsiste essentiellement dans les mots composés de formation ancienne, dont plusieurs sont toutefois en voie de disparition : accourcir, alentir, apetisser, assauvagir, assoter. Il est souvent remplacé ou concurrencé par ra-, où r- a une valeur intensive : rabaisser, ralentir, rabattre, raccrocher... Comme néologisme, on ne relève que amocher « rendre moche, abimer ».

Beaucoup de créations en a- ne sont plus guère analysées de nos jours : accaparer, accomplir, acheter, acquiescer, adapter, admirer, affecter, affrioler, affubler, agglomérer, ajouter, ablution, accastillage, accointance, admonestation, adversaire, affection.

a- est fortement concurrencé en français moderne par le préfixe en-, les suffixes -ifier et -iser. Ces derniers lui sont manifestement préférés par la langue scientifique et technique. Aussi les néologismes en a-/ad- sont-ils très rares : accouver, accouvage ; adsorber (1907) calqué sur le radical d'absorber ; alunir et amerrir ont été formés sur atterrir. La faible productivité du préfixe semble due par ailleurs au regain de vitalité du a- privatif particulièrement productif aux 19ème et 20ème siècles, ce dernier étant nettement motivé.

En français moderne le préfixe a- ne s'accole qu'à des mots commençant par une consonne. Les radicaux commençant par une voyelle lui préfèrent le préfixe en- (enorgueillir). a- entraine souvent le redoublement de la consonne initiale du mot de base.

Le préfixe a- se combine avec le préfixe ré- : réaccoutumer, réadapter, réadmettre, réaffirmer, réajuster mais aussi rajuster, réapparaitre, réapprovisionner, réarranger, réarrangement, réassigner, réassortir. Beaucoup plus nombreux sont les exemples où a- se combine avec la forme abrégée du préfixe re- (qui n'exprime pas l'itération) : rabattre, raccompagner, raccourcir, raffiner, raffoler, rajuster, ralentir, rallonger, ramasser, ramener, ramollir, rapetisser, rapprocher, rassembler, rassurer, ravitailler, raviver. L'alliance de r- et de a- entraine souvent des spécialisations sémantiques : affiner, raffiner ; affoler, raffoler ; assurer, rassurer. a- peut également se combiner avec le préfixe dés- : désacclimater, désaccoutumer, désagrément, désapparier, désappointer, désapprouver.


a- exprime une idée de passage d'un état à un autre, ou d'attribution, ou de direction vers un lieu, ou de manière ou encore d'inchoativité.

1. Dans les mots composés à base adjectivale et dans les dérivés de verbes, avec l'idée de passage plus ou moins complet d'un état à un autre « rendre, rendre plus ... »

A.− Dans les parasynthétiques (préfixe, radical, suffixe) à base adjectivale.

  • Le tanneur assouplit le cuir :

  • « le tanneur rend le cuir souple » (sens absolu) ;

  • « le tanneur rend le cuir plus souple » (sens relatif, par rapport à l'état de l'objet au début de l'action).


Dans cette fonction, a- est concurrencé :

  • par le préfixe en-, qui va souvent de pair avec une idée d'intériorité : embourgeoiser « pénétrer de l'esprit bourgeois », empuantir « pénétrer de puanteur », engraisser « gaver, gorger », enjuiver « pénétrer de l'esprit juif » ... Noter aussi : embêter « ennuyer, contrarier fortement ». Cependant des mots comme enlaidir ou embellir se rapprochent des formations en a-. L'expression la plus nette de la concurrence en langue entre a- et en- est fournie par le couple d'antonymes : appauvrir : « rendre pauvre » « rendre plus pauvre », enrichir : « couvrir de richesses » « couvrir de plus de richesses ». En- implique parfois des connotations d'ordre moral, incompatibles avec le préfixe a- : anoblir, sens propre / ennoblir, sens moral ; durcir, sens propre / endurcir, sens moral.

  • par les formations d'un adjectif de couleur + er / ir qui constituent une classe de verbes symétriques (tantôt transitifs, tantôt intransitifs) : les papiers jaunissent ; jaunir des papiers.

  • par les mots composés en é- : échauffer, éclairer, égayer, épurer ;

  • par les suffixes -ifier et -iser qui n'expriment pas l'idée d'un passage plus ou moins complet ; le passage d'un état à l'autre est total et net : mollifier « rendre mou », amollir « rendre (plus) mou », tranquilliser « rendre tranquille » ; -ifier marque en particulier le passage d'un état physique à un autre : gazéifier, humidifier, liquéfier, solidifier. Il s'accole de préférence à des radicaux savants : dulcifier à côté de adoucir, rubéfier à côté de rougir (à comparer cependant avec amplifier et simplifier). Usités fréquemment dans le langage scientifique, ifier et -iser traduisent surtout la notion de transformation, étrangère au préf. a- : pétrifier « transformer en pierre ».


B. Dans les dérivés de verbes

  • baisser/abaisser : baisser est absolu et abaisser est relatif ; abaisser, c'est baisser vers. Le verbe baisser exprime uniquement l'action ; contrairement à abaisser, il se désintéresse du caractère progressif.

  • raser un mur « abattre un mur à ras de terre » ; araser un mur « mettre un mur de niveau »

  • Dans assujettir, a- rend explicite la différence de niveau entre le sujet et l'objet, la subordination progressive de l'un à l'autre.


2. Dans les mots composés à base substantivale, avec l'idée d'attribution, de direction vers un lieu, de manière.

A. L'idée d'attribution : le substantif de base a valeur de complément d'objet.

  • accoutumer « donner la coutume à ... »

  • accréditer « donner l'autorité nécessaire à ... »

  • affamer « donner faim à ..., faire souffrir de faim en privant de vivres »

  • affiler « primitivement, donner le fil à un tranchant »

  • affourager « pourvoir en fourrage »

  • amariner « pourvoir un navire en marins »

  • annoter « pourvoir un texte de notes » « mettre des notes en marge de ... »

  • apeurer « donner peur à ... »

  • approvisionner « donner des provisions à ... »

  • assoiffer « donner soif à, faire souffrir de soif en privant de boisson » ...

  • amariner , le radical est de l'animé (marin).

  • De même, achalander signifiait « pourvoir en chalands (clients) »; ce mot a pris le sens de « pourvoir en marchandises » (un magasin bien achalandé).


B.− L'idée de lieu.

Le substantif de base a (ou avait) valeur de complément d'objet :

  • s'accouder « mettre les coudes à ... »

  • s'accroupir

  • acculer

  • adosser « mettre le dos à ... »

  • s'agenouiller


Le substantif de base a valeur de complément de lieu (au sens propre ou au sens figuré) :

  • Verbes préfixés transitifs : aboutir « arriver au but, atteindre le but », acheminer « faire avancer sur un chemin, mettre en chemin », aliter « mettre au lit », attraper « prendre (comme) dans un piège ».

  • Verbes préfixés intransitifs : alunir « aborder sur la lune », amerrir « se poser à la surface de la mer », apponter « se poser sur la plate-forme d'un porte-avions », atterrir « reprendre terre ». Dans le verbe (s') attarder « (se) mettre en retard » (de base adjectivale) s'exprime l'idée de temps.


C. L'idée de manière (« disposer, réunir en » + substantif de base).

  • affourcher « primitivement, disposer en fourche »

  • aligner « mettre en ligne »

  • amasser « réunir en quantités considérables »

  • ameuter « assembler en meute pour la chasse » d'où le sens cour. :« rassembler dans une intention de soulèvement ou de manifestation hostile »


3. Dans les dérivés de verbes, avec l'idée d'inchoativité de l'action.

  • ranger signifie « mettre à sa place »; et arranger « créer, assigner aux choses des places convenables », c'est à dire « ranger pour la première fois, établir la combinaison qui donne à un ensemble de choses leur place ». De même, a- suggère l'inchoativité dans : aposter « poster qqn dans un endroit déterminé », assigner « indiquer la place d'une chose »

  • On perçoit avec les sens, avec l'esprit. On aperçoit avec les yeux. L'acte d'apercevoir entraine la perception, analyse intérieure et consciente du stimulus. On apercoit pendant un seul moment.

  • Le verbe paraitre signifie « se montrer » (aux yeux). L'apparition est le début de cette action, l'instant seulement où la chose se révèle (au sens propre et au sens figuré) : un personnage apparait sur la scène (sens propre) ; dans un roman un personnage nous apparait honnête, bon, etc. (sens figuré).


Remarques :

1. Les verbes constituent la part la plus importante des créations en a-. Le préfixe permet :

des formations parasynthétiques (préfixe, radical, suffixe)

  • dont la base est un adjectif : abâtardir, abêtir, abrutir, s'acagnarder, accommoder, accouardir, accourcir, acoquiner, acquitter, adoucir, affadir, affaiblir, affermir, affiner, affoler, affranchir, affriander, aggraver, agrandir, ajuster, alentir, allonger, alourdir, amaigrir, amatir, améliorer, amenuiser, amincir, amoindrir, amollir, annuler, anoblir, apetisser, aplanir, aplatir, appesantir, approcher, approfondir, arrondir, assagir, assainir, assécher, assombrir, assoter, assauvagir, assouplir, assourdir, assurer, attendrir, attiéder, attrister, aveulir, avilir, aviver, etc.

  • dont la base est un substantif : accompagner, accréditer, affamer, affiler, affourager, allaiter, annoter, apeurer, approvisionner, assoiffer.


des formations où le préfixe modifie une base verbale qu'on reconnait aisément (battre, abattre), même si le verbe composé est sémantiquement éloigné du verbe de base (coucher - accoucher; mettre - admettre).

des formations issues de locutions dans lesquelles la préposition à est absorbée par le mot suivant : accroire, faire à croire, laisser à croire ; affleurer, à fleur (de)



2. Moins nombreux que les verbes, les substantifs préfixés en a- sont :

tantôt des dérivés verbaux obtenus par suffixation

  • en -ment pour les verbes en -er : (accommodement, acoquinement, affinement, ajustement, attristement) ou en -issement pour les verbes en -ir inchoatifs (abâtardissement, abêtissement) ;

  • en -age (abordage, achalandage, accostage, affilage, amarinage, arrivage à comparer avec arrivée, atterrage) ou en -issage pour les verbes en -ir inchoatifs (amerrissage, atterrissage) ;

  • et plus rarement en -ation (aggravation, amélioration, annotation).


tantôt des substantifs obtenus par une dérivation régressive : accroc, accrocher ; acquit, acquitter ; affront, affronter (noter cependant la différence de sens entre affront et affronter) ; annonce, annoncer ; atour, atourner.

tantôt des substantifs dont les verbes correspondants ont disparu : adent, adenter ; assentiment, assentir ; attrait, attraire (attirer).



Intégrée au mot qu'elle précède, la préposition à fournit également quelques substantifs : acompte, adieu, ajour, aplomb.

D'autres substantifs remontent à des locutions entièrement lexicalisées (avoir à faire, affaire ; pleuvoir à verse, averse ; jouer à tout, atout) ou partiellement lexicalisées (à-coup, à-peu-près, à-côté). Les formations substantives parasynthétiques à base adjectivales sont très rares : (ac)calm(ie) (voir l'histoire de ce mot), (ap)proxim(ation) / (ap)proxim(atif) (à comparer avec proximité). Les dérivés en a- peuvent être des adjectifs (formes en -ant, ent) : adjacent(e), attenant(e), avenant(e). À noter aussi : aprioriste, a priori.



a- (2)

a- (2), d'origine grecque, signifie « sans » « privé de ». La plupart des dérivés appartiennent au vocabulaire technique.

  • acardiaque, acataphasie, acéphale, acéphalie, adynamie, agrammatisme, agraphie, aleucémique, alexie, anergie, anorganique, aphasie ;

  • anonyme « sans nom » « inconnu » ; anormal « qui n'est pas normal, qui s'écarte de la norme » ; apolitique « qui se tient en dehors de tout courant politique » ; atypique « qui n'a pas de type régulier » ;

  • achromatique (primitivement « sans couleur ») en optique « qui fait voir les images des objets sans franges irisées », en chimie « qui se colore mal par les colorants usuels » ; apesanteur « absence de pesanteur » ; asymétrique « dépourvu de symétrie » ;

  • acotylédone « dont les cotylédons sont peu visibles » ; acyclique en géologie « qui ne présente pas de caractère cyclique » ; amitose « mode de division directe de la cellule » ; aptère « qui est dépourvu d'ailes ».


Ce préfixe s'écrit a- devant une consonne dont il n'entraine jamais le redoublement : abiotique, acardiaque, acéphale, achromatique, acotylédone, acyclique, adynamie, agrammatisme, agraphie, aleucémique, alexie, alogique, amoral, anormal, apolitique, asymétrie, etc. Il devient an- devant une voyelle : anencéphale, anérétisme, anergie, anorganique, anorthographie, etc.

Le préfixe a- privatif s'accole de préférence aux adjectifs : acyclique, alogique, amoral, atypique, etc. plus rarement à des substantifs : acotylédon, agrammatisme, agraphie.

Dans alogique (« qui ne tombe pas sous les exigences de la logique ») et amoral (« qui est moralement neutre »), le préfixe est commutable avec in- qui signifie « contre, qui va contre... » (illogique « qui va contre la logique, incohérent », immoral « qui viole la morale, qui va à l'encontre de la morale ») ; in- sert à nier et à manifester une réaction contre ce qui est établi, a- exprime la passivité à l'égard de ce qui est, il signifie « qui reste étranger à..., qui est sans rapport avec... ». Cependant, dans quelques néologismes, il se rapproche du sens de anti- (asocial « qui ne peut pas ou ne veut pas s'adapter à la vie sociale » ; asyndical « qui est étranger au..., qui va à l'encontre du syndicalisme »). Et dans le vocabulaire de la médecine : abiotique « contraire à la vie ».

Les dérivés en a- privatif sont :

1. Des mots grecs entrés dans la langue par l'intermédiaire du latin :

  • acéphale, acephalus, κ ε φ α λ η ́ « tête »

  • acolyte, acolythus, α ̓ κ ο ́ λ ο υ θ ο ς « suivant, serviteur » « clerc dont l'office est de servir à l'autel »

  • alyte, alytes, α ́ λ υ τ ο ς « qu'on ne peut pas dénouer » « batracien terrestre qui porte enroulés autour de ses pattes les chapelets d'œufs pondus par la femelle »

  • anonyme, anonymus, anonyma, anonymum, an + ο ́ ν ο μ α « nom » « qui n'a pas de nom, dont on ignore le nom »

  • asymétrique, asymmeter, α ̓ σ υ μ μ ε τ ρ ι ́ α « absence de symétrie ».


2. Des emprunts récents faits directement au grec :

  • abiotique (1877), a + β ι ω τ ι κ ο ́ ς, β ι ́ ο ς « vie »

  • achromatique (1764), α ̓ χ ρ ω ́ μ α τ ο ς « sans couleur »

  • adynamie (1808), α ̓ δ υ ν α μ ι ́ α « faiblesse physique »

  • agrammatisme (1931), α ̓ γ ρ α ́ μ μ α τ ο ς « illettré »

  • akinésie (1931), α ̓ κ ι ν η σ ι ́ α « immobilité »


3. Des mots de formation française, qui témoignent de la grande vitalité du préfixe en synchronie :

  • acardiaque, acotylédone, acyclique, agraphie, alogique, amoral, anergie, apolitique.

Le radical est aisément isolable dans la plupart des dérivés : acardiaque, acotylédone, acyclique, adiabatique, agrammatisme, agraphie, aleucémique, alogique, amoral, anorganique, anormal, anorthographie, apolitique, asymétrie. Pour certains dérivés, le radical relève de la langue technique ou scientifique : acataphasie, acathésie, achylie, agénésie, aglossie, agnosie, amitose, amusie, analgésie, anazoturie, anémie, anesthésie, anorexie, apyre...

Le préfixe a- privatif est encore productif dans la langue scientifique et même dans la langue courante : alexie (1907), agrammatisme (1931), akinésie (1931), acyclique (1933), agnosie (1948), aux dépens du préfixe homophone issu du latin.

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