dimanche 5 juillet 2026

Neige

Une neige est une précipitation de cristaux de glace agglomérés en flocons ; ce qui évoque la neige, par exemple une drogue. Ce déverbal de neiger a évincé l'ancien français noif qui est issu du latin nix, nivis « neige », de même que l'ancien provençal neu, le catalan neu, l'espagnol nieve, le portugais neve, l'italien neve, le roumain nea. Le déclin de noif est dû à la fois à son éloignement de neigier qu'on ne sentait plus en rapport avec lui, et à la collision homonymique avec noiz. Neige a également évincé l'ancien français nive relevé dans les domaines du nord et du nord-est, se rattachant au latin nivere.

Aller à la neige, c'est aller aux sports d'hiver, à la montagne.

Battre des œufs en neige permet de former une masse volumineuse, mousseuse.

La neige marine est l'ensemble de particules de matière organique et minérale qui s'agrègent dans l'eau de mer pour former des flocons, restent en suspension puis tombent dans les profondeurs marines. La neige marine est une source de nourriture pour les invertébrés filtreurs et pour certains poissons des profondeurs. Le plancton mort contenu dans la neige marine apporte du carbone aux sédiments présents au fond des océans. En anglais : marine snow. JORF du 03/10/2025.

Un banc de neige est un amas de neige compacte, formé naturellement par accumulation ou lors d’un déneigement.

Une boule-de-neige est un arbuste ou un champignon.

Une motoneige est un petit véhicule à moteur, monté sur chenilles et muni de skis pour se déplacer sur la neige. Une, un motoneigiste sont ceux qui pratiquent la motoneige, un sport avec une motoneige.

Un pare-neige ou paraneige sont une construction destinée à pallier les inconvénients dus à d'abondantes chutes de neige. Le pluriel est des pare-neiges ou pare-neige, paraneiges



L'adjectif neigé, neigée, signifiait enneigé(e), couvert, couverte de neige. Une neigée était une chute de neige.

Le verbe neigeoter signifie neiger légèrement.

il neigeote ; il neigeotait ; il neigeota ; il neigeotera ; il neigeoterait ; il a neigeoté ; il avait neigeoté ; il eut neigeoté ; il aura neigeoté ; il aurait neigeoté ; qu'il neigeote ; qu'il neigeotât ; qu'il ait neigeoté ; qu'il eût neigeoté ; (en) neigeotant.

Le verbe neiger signifie tomber de la neige ; tomber, se répandre ou survenir de la même façon. Ce verbe vient du latin vulgaire nivicare, fréquentatif du bas latin nivere, attesté sous la forme impersonnelle nivit « il neige », puis sous la forme personnelle au sens de « devenir blanc comme la neige », dérivé de nix, nivis « neige ». La création de nivicare à côté du verbe classique ninguere est due au fait que le rapport entre ce dernier verbe et le substantif n'était plus perçu.

il neige ; il neigeait ; il neigea ; il neigera ; il neigerait ; il a neigé ; il avait neigé ; il eut neigé ; il aura neigé ; il aurait neigé ; qu'il neige ; qu'il neigeât ; qu'il ait neigé ; qu'il eût neigé ; (en) neigeant.

L'adjectif neigeux, neigeuse, qualifie ce qui est formé de neige, ce qui en contient ; ce qui est couvert de neige ; ce qui évoque la neige. Le temps est neigeux quand des précipitations de neige sont possibles.

Un déneigement est l'action de déneiger une voie ; le résultat de cette action ; la fonte des neiges, le fait de se débarrasser naturellement de la neige. Le verbe déneiger signifie ôter la neige ; fondre. Une déneigeuse, un déneigeur retirent la neige.

L'adjectif enneigé, enneigée, qualifie ce qui est couverte ou couvert de neige. Un enneigement est le fait d'être recouvert de neige ; l'état d'une surface enneigée, l'épaisseur de la couche de neige. Le verbe enneiger signifie couvrir de neige ; couvrir d'une matière blanche ou donner une coloration blanche qui évoque la neige.

Les Esquimaux ont une centaine de mots pour désigner la neige.

Cette légende est constamment répétée, avec des nombres divers, et elle ne possède aucun fondement réel. la première fois que je l'ai entendue, c'était en cours de philosophie et mon professeur voulait nous transmettre l'idée de la relativité des cultures et des civilisations. En dépit de cette intention louable, il aurait été incapable de fournir la liste de ces mots ou même d'en citer un. C'est quelque chose que l'on a entendu ou lu et que l'on rapporte toujours sans preuve.

L'anthropologue Laura Martin a reconstitué le développement du mythe avec les variantes de nombres qui peuvent aller de vingt à plus de cent. Geoffrey Pullum a recensé son étude dans The Great Eskimo Vocabulary Hoax (1991).

Combien de mots différents existent-ils ? La langue yup'ik possède deux douzaines de racines désignant la neige ou des actions en rapport avec la neige. Ce n'est pas quelque chose de significatif. Le français possède des racines aussi variées : neige, pleige, congère, avalanche, lavanche ou lavange, blizzard, poudrerie, bourrasque, flocon, fondrière, giboulée, névé ou niévé, gel, regel, glace, cristal... Des adjectifs pour désigner la neige : poudreuse, sèche, fondue, compacte... Des dérivés savants : nivéal, nivôse, niviforme, nives. Des mots composés : boule de neige, bonhomme de neige, pelotes de neige, chasse-neige, tourmentes de neige, fonte des neiges. Des dérivés : neigeux, enneigé, enneigement, déneiger. Des verbes régionaux : nèvoler (Savoie) pelucher (Lyon) pleiger (Suisse).

Le total des mots yup'ik peut être augmenté de manière considérable par les mots dérivés, composés. Les langues inuks peuvent ainsi construire une centaine de formes différentes à partir d'un radical de départ. Cependant, c'est vrai pour toutes les langues du monde et en particulier pour les langues agglutinantes comme les langues inuks.

En savoir plus : site de Dominique Didier.


Intéressons-nous maintenant à la neige elle-même. On sait que les Inuits ont un grand nombre de mots pour désigner la neige. Les Grecs anciens distinguaient, quant à eux, la neige qui tombe, khiôn, que l’on rattache à kheima, « hiver », de la neige tombée, niphas ou niphetos, que l’on rattache au latin nix, « neige », mais aussi aux termes anglais et allemand de même sens, snow et Schnee. Puisque nous parlons de neige, rappelons que c’est à elle, et non à la laine, que l’on doit l’expression faire sa pelote, qui signifie « amasser peu à peu des économies », et que cette pelote, on ne la fait pas grossir en y enroulant du fil, mais en y agglomérant de la neige. D’ailleurs dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on se battait encore « à coups de pelotes de neige », et non « de boules de neige ». En savoir plus : Académie française.

Si grêler, grêle et grêlon sont d’origine inconnue, la dénomination de la neige vient du latin. Le verbe du latin populaire nivicare, qu’avait remplacé ninguere, a donné le verbe neiger. Le nom latin de la neige (nix, à l’accusatif nivem) est devenu, par le jeu des changements phonétiques, noif en ancien français. Mais on ne voyait plus le rapport entre noif et neiger et, au 14ème siècle, noif a été éliminé au profit de neige, fait d’après neiger. En savoir plus : Georges Gougenheim.

Le nom (un) névé (un amas de neige qui se trouve à l'origine d'un glacier ; ce qui évoque un névé par sa blancheur) vient d'un mot franco-provençal dérivé de la forme dialectale représentant le latin nix, nivis « neige » à comparer avec le latin nivatus « rafraichi avec de la neige ».

Le mot nival (qui est formé de neige ; qui caractérise, concerne la neige) est emprunté au latin classique nivalis « (temps) neigeux ; (montagne) couverte de neige », dérivé de nix « neige ».

Dérivés du latin nix, nivis « neige » : une nivation, nivéal, nivéen, une nivéole, nivicole, nivo-éolien, nivoglaciaire, une nivologie, nivologique, un nivologue, un nivomètre, une nivométrie, nivométrique, nivopluvial, un nivôse, une nivosité.

Nègre

 

Le mot nègre est emprunté à l'espagnol negro « personne de peau noire », proprement « noir », du latin niger, voir : noir.

A. Connotation raciste :

Une négresse, un nègre (1) sont des termes racistes pour désigner des personnes qui ont la peau noire, des hommes à tout faire, des personne exploitées sans limites. Travailler comme un nègre signifiait travailler dur, sans relâche.

On disait une personne nègre pour indiquer qu'elle avait la peau de couleur noire.

L'adjectif négrescent, négrescente, qualifiait quelqu'un dont le type physique était présumé se rapprocher de celui d'un Noir. Le verbe négrifier signifiait augmenter la proportion de population noire.

On a lu un négrille pour désigner un pygmée.

Une négrillonne, un négrillon étaient des enfants ayant la peau noire ou des enfants très bruns de peau.

Une négrité ou négritie, négrure étaient une façon stéréotypée de considérer les personnes de couleur noire.

Un négrito est une classification anthropologique.

L'adjectif négroïde qualifiait quelqu'un ayant certaines caractéristiques physiques attribuées aux Noirs.

Une, un négrophile étaient des partisans de l'abolition de l'esclavage des nègres ou de la cause des noirs. Uune négrophilie était l'attitude ou la doctrine du négrophile.



B. Connotation historique :

Un nègre (2) est quelqu'un qui prépare ou rédige anonymement un travail littéraire, scientifique ou artistique pour une personnalité.

L'art nègre est une forme d'art africain.

L'adjectif négrier, négrière, est relatif au trafic des esclaves de race noire et à l'embauche, au traitement des travailleurs immigrés dans les pays occidentaux. Un négrier était un navire qui transportait des esclaves noirs. Une négrière, un négrier étaient ceux qui transportaient des esclaves noirs, en faisaient le commerce ; ce sont ceux qui traitent durement leurs subordonnés, leurs collaborateurs.

Une négritude est l'ensemble des valeurs propres aux cultures et civilisations propres aux Noirs et revendiqués par eux.

L'adjectif négro-africain, négro-africaine, est relatif aux Noirs d'Afrique.

L'adjectif négro-américain, négro-américaine, est relatif aux Noirs d'Amérique.

L'adjectif négro-chamitique est relatif à certains peuples d'Afrique Orientale.

Un négro(-)spiritual est un chant religieux. Le pluriel est des négro(-)spirituals.

L'adjectif pan-nègre qualifie concerne l'ensemble des esclaves noirs.



C. En relation avec la couleur noire :

Une poule nègre-soie, est une race de poule naine très appréciée par les éleveurs pour son aptitude à la couvaison (un coq nègre-soie).

Un nègre en chemise était un entremets.

Un négril est un nom vulgaire dans le midi d'un coléoptère chrysomélidé nuisible à la luzerne, la colaspidème, Colaspidema barbarum ou Colaspidema atrum.

Un négron est un ver à soie négroné, atteint de négrone, prenant une teinte noirâtre par suite de troubles de mue ou de nymphose. Ce nom est dérivé du provençal negre « noir », du latin niger, qui est à l'origine de noir de même sens, avec le suffixe -on, ou est emprunté au dérivé provençal negron « noiraud » sur lequel est formé le nom de la maladie.



Jusque dans les années 1960 (époque où commence le roman de Follett) le mot Nègre n’était pas plus péjoratif en français que Negro en anglais. À preuve, l’art nègre (maintenant appelé art africain traditionnel), Joséphine Baker et sa Revue nègre (1925), le concept de négritude d’Aimé Césaire repris par Léopold Senghor, l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Jean-Paul Sartre (1948) etc. En savoir plus : Linguistiquement correct.


Le mot fascine par sa composition et cette claquante sonorité qui réveille comme un coup de fouet dans une plantation de canne à sucre ou de coton sur un dos en sueur et musclé. On suppose l’énergie encagée dans ces tranquilles voyelles et consonnes. On ne peut pas entendre ce mot sans se retourner. Il ne convient pas au chuchotement. Et pourtant je connais nombre de chansons haïtiennes, surtout celles qui tiennent leur source du vaudou, où le son devient si doux, si langoureux. On l’entend dans Gouverneurs de la rosée, le grand classique de la littérature haïtienne, comme le râle d’amour d’une jeune paysanne à son amant. Ce n’est pas seulement un mot qui s’infiltre, de jour et de nuit, dans les conversations ordinaires de la vie quotidienne. Il imbibe toute la littérature haïtienne, les chants sacrés ou populaires, la sculpture, et je dirais aussi la morale, car on parle de « nègre vertical » pour dire celui qui rejette toute forme d’assujettissement. J’avais tort de dire que le mot ne m’intéresse pas ; en fait, c’est un mot que je place pour sa forte présence (après l’avoir entendu, on ne peut plus l’oublier) à côté de Legba, le nom de ce dieu qui se tient à la barrière qui sépare le monde visible du monde invisible. Dans le langage du vaudou, on dirait que c’est un mot très « chargé ».

Je me souviens du premier poème que j’ai appris par cœur, après les fables de La Fontaine. C’était celui de Carlos Saint-Louis. Il s’est logé en moi pour faire partie de ma chair. Tout enfant né avant les années 1970 connaît ce début de poème si naïf :

« J’aime le nègre

car tout ce qui est nègre est une tranche de moi. »

Je n’aimais pas le poème parce qu’il me faisait croire que j’étais un melon et, dans ma liste de choses détestables, le melon venait entre la carotte et le girofle.

Je me suis retrouvé plus tard dans ces évocations plus lestes où l’on apercevait au loin d’exquises négresses (on dit « nègès » en créole) se baignant dans la rivière. C’est Léon Laleau qui m’a réveillé de cette torpeur adolescente avec un bref poème, Trahison, paru dans son recueil Musique nègre, en 1931 :

« D’Europe, sentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre égal d’apprivoiser avec des mots de France ce cœur qui m’est venu du Sénégal. »

Puis le coup de fouet vint de René Depestre avec Minerai noir, paru en 1956, dans lequel il signale qu’après l’extermination des Indiens « on se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du désespoir ». Là, on arrive à l’Histoire et je me souviens de ma passion pour ces récits si pleins de verdeur, d’espoir, de folie, où des esclaves se lancent devant la mitraille de l’armée napoléonienne conduite par le général Leclerc à la conquête de leur liberté. Ce n’est pas dans un salon mais sur le champ des batailles de la Ravine-à-Couleuvres, de la Crête-à-Pierrot et de Vertières que le mot Nègre va changer de sens, passant d’esclave à homme. Les généraux de cette effroyable guerre coloniale le garderont après l’indépendance d’Haïti.

Mais ce mot tout sec, nu, sans le sang et les rires qui l’irriguent, n’est qu’une insulte dans la bouche d’un raciste. Je ne m’explique pas pourquoi on donne tant de pouvoir à un individu sur nous-même. Il n’a qu’à dire un mot de cinq lettres pour qu’on se retrouve en transe avec les bras et les pieds liés, comme si le mot était plus fort que l’esclavage. Les esclaves n’ont pas fait la révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot Nègre.

Ne dites pas que je ne peux pas comprendre la charge de douleur du mot Nègre, car j’ai connu la dictature, celle de Papa Doc, puis celle de Baby Doc, j’ai plus tard connu l’exil, j’ai connu aussi l’usine, ainsi que le racisme de la vie ordinaire des ouvriers illégaux, j’ai même connu un tremblement de terre, et tout ça dans une seule vie. Je crois qu’avant de demander la disparition de l’espace public du mot Nègre il faut connaître son histoire. Si ce mot n’est qu’une insulte dans la bouche du raciste, il a déclenché dans l’imaginaire des humains un séisme. Avec sa douleur lancinante et son fleuve de sang, il a ouvert la route au jazz, au chant tragique de Billie Holiday, à la nostalgie poignante de Bessie Smith. Il a fait bouger l’Afrique, ce continent immuable et sa civilisation millénaire, en exportant une partie de sa population vers un nouveau monde de terreur. Ce mot est à l’origine d’un art particulier que le poète Senghor et quelques intellectuels occidentaux ont appelé faussement l’art nègre. Ce serait mieux de dire l’art des nègres. Ou encore l’art tout court. Tout qualificatif affaiblit ce qu’il tente de définir. Mais passons, car ce domaine est si riche. S’agissant de la littérature, on n’a aucune idée du nombre de fois qu’il a été employé. Si quelqu’un veut faire une recherche sur les traces et les significations différentes du mot dans sa bibliothèque personnelle, il sera impressionné par le nombre de sens que ce mot a pris dans l’histoire de la littérature. Et il comprendra l’énorme trou que sa disparition engendrera dans la littérature.

La disparition du mot Nègre entraînera un pan entier de la bibliothèque universelle. Notre blessure personnelle et nos récits individuels ne font que lui donner de l’énergie pour continuer sa route. Ce n’est pas un mot, c’est un monde. Il ne nous appartient pas, d’ailleurs. Nous nous trouvons simplement sur son chemin à un moment donné. Il a permis la révolution à Saint-Domingue en devenant notre identité américaine. On a capturé des hommes et des femmes en Afrique qui sont devenus des esclaves en Amérique, puis des nègres quand Haïti est devenue une nation indépendante, et cela par sa Constitution même. On ne va pas faire la leçon aux glorieux combattants de la première révolution de l’histoire. Si le mot révolution veut dire « chambardement total des valeurs établies », la révolution de l’esclave devenu libre en est la plus complète. Le nègre Toussaint Louverture, le nègre Jean-Jacques Dessalines, le nègre Henri Christophe et le nègre Alexandre Pétion ont fondé Haïti le 1er janvier 1804 après une effroyable et longue guerre coloniale. Alors quand un raciste m’apostrophe en nègre, je me retourne avec un sourire radieux en disant : « Honoré de l’être, monsieur. » De plus, Toussaint puis Dessalines ont fait entrer le mot Nègre dans la conscience de l’humanité en en faisant un synonyme du mot Homme. Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme est un nègre. Le raciste qui nous écoute en ce moment sait-il qu’il est un nègre de par la grâce de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne ? C’est par cette grâce qu’un grand nombre de Blancs ont été épargnés après l’indépendance d’Haïti. C’est par cette grâce que tous les Polonais vivant en Haïti pouvaient devenir séance tenante des nègres, c’est-à-dire des hommes. Connaissez-vous une pareille révolution du langage ? Le mot qui a servi à asservir l’esclave va libérer le maître. Mais pour qu’il soit libre, il faut qu’il devienne un nègre. D’où la phrase magique « Ce blanc est un bon nègre, épargnez-le ». Vous comprenez qu’un tel mot va plus loin qu’une douleur individuelle et que si nos récits personnels ont une importance indéniable, ils ne font pas le poids face à l’Histoire, une Histoire que nous devons connaître puisqu’elle nous appartient, que l’on soit un nègre ou un bon nègre.

Je comprends qu’on puisse exiger la disparition de ce mot terrible quand on ignore son histoire, dont je viens de présenter une pâle esquisse. Mais je vous assure qu’elle vaut l’examen avant de prendre une pareille décision. On devrait s’informer un peu plus. De grâce, ne dites pas que la geste haïtienne ne compte pas ou qu’elle est simplement haïtienne, car elle a mis fin le 1er janvier 1804 à trois cents ans d’esclavage où l’ensemble du continent africain et une grande partie de l’Europe furent impliqués. Cela permet à ces gens, légitimement, d’ajouter une nouvelle définition à ce mot. Ils disent froidement après l’esclavage qu’ils sont des nègres et le maintiennent jusqu’à ce matin de 2020. Ce n’était pas un acte d’individus bornés, de « monstres désenchaînés », selon l’horrible expression du pourtant si élégant Musset, c’était mûrement réfléchi. Et ils entendaient répandre cette liberté et cette expression qui caractérise l’homme libre dans toute l’Amérique. C’est pourquoi, à peine quelques années après l’indépendance, Alexandre Pétion, premier président de cette jeune république, offrit refuge et aide militaire en Haïti à un Bolívar épuisé qui s’en ira après libérer une partie de l’Amérique latine.

On peut malgré tout discuter encore du mot, en essayant de l’actualiser, en faisant des compromis, mais, de grâce, épargnez-nous cette plaisanterie d’une hypocrisie insondable du « N-word », qui n’est qu’une invention américaine comme le hamburger et la moutarde sèche. Et j’espère que nous aurons le courage de l’effacer du visage glorieux de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne, dont on disait qu’il était le Nègre fondamental.

Dany Laferrière

de l’Académie française